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Data centers géants en orbite : un bilan environnemental loin des promesses

Ils sont présentés comme plus propres que les data centers terrestres. Les données disponibles dressent pourtant un tableau accablant.

Data centers géants en orbite : un bilan environnemental loin des promesses

Depuis quelques mois, les déclarations et annonces spectaculaires sur le déploiement de centres de données en orbite se sont multipliées, avec un argument répété ad nauseam : ils seraient bien plus vertueux du point de vue environnemental que leurs versions terrestres.

Face à ces affirmations infondées et presque toujours formulées sans contradiction, cet article vise à réancrer la discussion dans la réalité scientifique, en s’appuyant sur l’état des connaissances existantes concernant les impacts des systèmes spatiaux sur leur cycle de vie, les effets des lancements et rentrées sur l’atmosphère, les risques des retombées au sol et les débris spatiaux, et la perturbation des observations astronomiques.

Je n’aborderai pas les aspects techniques et économiques qui ont pu par ailleurs être analysés par des personnes bien plus compétentes que moi sur ces sujets.

NB : la majeure partie de ce qui est exposé ici reste également valable pour tout autre projet d’infrastructure de grande ampleur dans l’espace.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, voici d’abord quelques éléments de contexte.

Contexte

Une avalanche d’annonces

Pour poser le décor, voici une synthèse non exhaustive de l’actualité des centres de données spatiaux (CDS) sur ces derniers mois :

  • En octobre dernier, Jeff Bezos a affirmé que des CDS à l’échelle du gigawatt pourraient être déployés d’ici deux décennies1.
  • Dans la foulée, Elon Musk a déclaré que SpaceX aussi « ferait des centres de données dans l’espace », et fin janvier, l’entreprise a fusionné avec xAI et a déposé une demande pour déployer un million de satellites en orbite basse (pour référence, il y a actuellement 15 000 satellites en orbite, dont environ 10 000 Starlinks déployés par SpaceX depuis 2019, représentant déjà un changement massif par rapport aux ~2000 satellites tous usages confondus présents avant cette date).
  • Selon le Wall Street Journal, le PDG d’OpenAI Sam Altman aurait récemment approché la société américaine Stoke Space pour explorer un moyen de mise en orbite concurrent à SpaceX.
  • La startup Starcloud, incubée par Nvidia, a de son côté placé en orbite un premier satellite embarquant un GPU NVIDIA H100, présenté comme un démonstrateur, et annonce viser un centre de données de 5 GW à l’horizon 2035, qui nécessiterait des panneaux solaires sur un carré de 4 km de côté. Son PDG, Philip Johnston, ne cache pas ses ambitions : selon lui, la domination des CDS sur leurs équivalents terrestres serait inévitable et effective d’ici une dizaine d’années, il n’y aurait « pas de débat »2,3.
  • Début novembre, Google a à son tour annoncé vouloir déployer des CDS dédiés à l’IA dès 2027, avant une constellation de 81 objets orbitant en formation, détaillant le concept dans une publication en preprint4.

L’intérêt pour ces CDS alimentant l’IA ne se limite pas aux acteurs privés américains :

  • Début 2025, la Chine a lancé les premiers d’une constellation de 2800 satellites avec cet objectif5.
  • Fin novembre, à quelques jours du vote des budgets européens pour le spatial, l’European Space Policy Institute a publié un rapport appelant fermement l’Europe à s’engager dans cette voie, évoquant le risque d’un retard décisif sur une technologie perçue comme disruptive et stratégique6.
  • L’Europe avait déjà exploré l’idée avec l’étude ASCEND menée par Thales Alenia Space pour la Commission Européenne dès 2023/20247 – nous y reviendrons.

Comme on le voit dans ces annonces, les CDS peuvent prendre différentes formes et tailles selon le goût et l’ambition. Mais, pourquoi faire ?

Impact
Annonces récentes autour des centres de données spatiaux.

Les data centers face aux limites terrestres

Ces annonces et déclarations récentes interviennent dans un contexte bien identifié : une croissance rapide de la consommation électrique des centres de données terrestres (CDT), dont l’IA est l’un des principaux moteurs. Selon l’Agence Internationale de l’Energie, elle représente 1,5% de la consommation mondiale et devrait plus que doubler d’ici 2030 dans son scénario de référence8. Aux Etats-Unis, sa croissance serait particulièrement marquée : elle représenterait environ 10% de la consommation nationale à cet horizon.

Cette dynamique exerce une pression majeure sur le développement, la planification, la décarbonation et la stabilité des grilles électriques9,10. À ces contraintes physiques s’ajoutent des freins sociaux et institutionnels : oppositions locales à l’implantation de nouveaux centres, conflits d’usage sur l’eau et l’électricité, difficultés d’obtention de permis, et délais d’interconnexion au réseau3,11.

En parallèle, sur le plan économique et financier, l’existence d’une bulle spéculative autour de l’IA est désormais largement discutée. De son côté, le secteur spatial privé est habitué à fonctionner sur une économie de la promesse, et son champion SpaceX avait grandement besoin de renouveler un narratif de la conquête de Mars en essoufflement à l’approche de son entrée en bourse.

Dans ce contexte, le timing était idéal pour faire miroiter une solution parfaite.

Un supposé intérêt écologique comme justification centrale

En orbite, les centres de données bénéficieraient en théorie d’un accès continu à l’énergie solaire et d’une gestion thermique affranchie de la consommation d’eau, tandis que la réduction des coûts d’accès à l’espace rendrait ce modèle économiquement viable. Les CDS sont alors présentés comme la nouvelle étape inévitable du développement de l’IA, permettant de s’affranchir des contraintes terrestres discutées précédemment.

Or, si les dimensions techniques et économiques de ces projets ont été largement analysées et critiquées, la question de la soutenabilité écologique n’a presque pas été traitée. Elle est pourtant centrale dans la justification même de leur existence, et est systématiquement considérée comme acquise sans qu’aucun élément factuel ne soit apporté pour l’étayer. Pas de surprise : le NewSpace est coutumier du fait12.

Citons un exemple parmi tant d’autres : dans un article publié sur le site du World Economic Forum et intitulé « How Data Centres in Space Sustainably Enable the AI Age », le PDG de Starcloud affirme que les CDS permettraient « une réduction massive de l’impact environnemental »13.

Qu’en est-il réellement ?

Même sur un périmètre favorable au CDS, 1-0 pour le CDT

L’architecture d’un CDS diffère de celle d’un CDT, avec notamment des composants devant résister aux conditions du milieu spatial (vide, radiations, contraintes thermiques extrêmes, …) et un système de refroidissement radicalement différent. Ces différences conceptuelles vont naturellement affecter les impacts environnementaux associés sur les cycles de vie respectifs des CDS et CDT. Focalisons-nous ici sur la différence la plus évidente qui joue un rôle central dans le bilan environnemental : un CDS nécessite des lanceurs spatiaux pour être déployé en orbite.

Emissions sur le cycle de vie d’une fusée avant lancement

Pour qu’une fusée soit mise sur son pas de tir, prête à décoller, il a fallu la concevoir, la fabriquer (matériaux et procédés industriels de pointe), transporter et assembler ses composants, produire et stocker ses carburants et comburants, récupérer, remettre en état et éventuellement remplacer des composants après atterrissage dans le cas de fusées avec des parties réutilisables, et construire, opérer et faire la maintenance de nombreuses infrastructures (usines, pas de tir, centres de contrôle, etc.).

Impact
Illustrations d'étapes du cycle de vie d'une fusée.

Les quelques études disponibles, portant sur les fusées Ariane 5 et 6, évaluent les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées à ces phases en amont du lancement à entre 20 000 et 30 000 tonnes de CO2 équivalent. Leur capacité étant d’une vingtaine de tonnes de charge utile en orbite basse, cela correspond à quelques milliers de tonnes de CO2 par tonne de charge utile, un ordre de grandeur également valable pour d’autres lanceurs.

Centre de données spatial vs terrestre : le bilan comparatif

L’impact de ces phases de vies additionnelles par rapport à un CDT est majeur. L’étude européenne ASCEND7 a tenté d’évaluer l’intérêt climatique d’un CDS en comparant ses émissions de GES à celles d’un CDT en tenant compte de ces phases de vie. C’est d’ailleurs, notons-le, la seule à l’avoir fait.

Résultat :

data centers in space become more interesting than terrestrial data centers if and only if the launcher can be reusable and that it emits less than 370 kgCO2/kg of payload [0.370 tCO2/t] on average over its entire lifespan.

Impact
Résultats de l’étude ASCEND présentés par Carbone 4. Précision : la phase « Launch » correspond au cycle de vie du lanceur avant le tir/lancement, pas au tir lui-même.

Autrement dit, les lanceurs actuels sont bien trop polluants pour que les CDS soient intéressants. Un des cabinets de conseil impliqués dans l’étude résume explicitement l’ampleur du défi : pour que le CDS présente un bénéfice par rapport à un CDT, il faudrait « diviser par 10 » l’intensité carbone par kg de charge utile, ce qui constituerait « un véritable exploit »14.

Cet élément, clair et chiffré (bien qu’incertain), est complètement absent des critiques techniques et des débats. Il est parfois même contredit par les responsables mêmes de l’étude dans des interviews – ou disons, pour leur laisser le bénéfice du doute, « interprété de manière extrêmement optimiste »15 :

We can say today that the results are very encouraging,

We have found a solution that is technically feasible, makes financial sense and has a less impactful carbon footprint than on Earth

Le bilan présenté ici est donc déjà défavorable aux CDS. Pourtant, il ne prend pas encore en compte ce qui constitue probablement l’enjeu environnemental le plus critique pour les infrastructures spatiales : l’effet des lancements et des rentrées atmosphériques.

Au décollage, les vrais ennuis commencent

Des particules nombreuses et persistantes

L’impact climatique des lancements spatiaux est très particulier, et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, un moteur de fusée ne libère pas seulement des GES (CO2, H2O), mais également des particules (suie, alumine) en très grandes quantités, qui s’avèrent plus problématiques. Dans le cas extrême d’un moteur au kérosène à cycle ouvert, les émissions de suies peuvent être jusqu’à 1000 fois plus élevées que celles d’un moteur d’avion par kg de carburant brûlé16.

Ensuite, contrairement aux autres activités humaines dont les émissions restent largement confinées dans la couche la plus basse de l’atmosphère, la troposphère, les fusées émettent ces composés tout au long de leur ascension du sol vers l’orbite, notamment dans la stratosphère (~10-50 km).

Or, à ces altitudes, ces composés sont plus persistants. Par exemple, dans la troposphère, les particules sont éliminées en quelques jours par la circulation de l’air et les pluies, mais dans la stratosphère, leur durée de vie y est de plusieurs années. Elles ont donc beaucoup plus de temps pour perturber l’équilibre radiatif de l’atmosphère en absorbant et/ou diffusant les rayonnements incidents du soleil et les rayonnements infrarouges remontants.

Leur impact y est donc décuplé : on estime par exemple qu’une particule de suie émise par une fusée dans la stratosphère a un pouvoir de réchauffement ~500 fois plus élevé que la même particule émise au sol. A cause de ces effets, les résultats de modèles climatiques montrent que les émissions des fusées causent un réchauffement de la stratosphère.

Des effets complexes et encore mal compris

Si ce réchauffement de la stratosphère est scientifiquement établi17,18,19, la réponse complète du système climatique reste encore mal connue. Il pourrait induire des changements complexes de la chimie de l’ozone, de la circulation atmosphérique, de la distribution des températures, des propriétés optiques des aérosols, etc., qui ne sont pas encore pleinement intégrés dans les simulations climatiques actuelles. Les études disponibles restent donc prudentes sur l’effet final au sol, évoquant la possibilité de zones de réchauffement et de refroidissement régionaux17.

À ces effets radiatifs s’ajoutent des impacts sur la couche d’ozone, via plusieurs mécanismes (émissions directes de composés destructeurs d’ozone, effets indirects via le réchauffement stratosphérique, mise à disposition de surfaces réactives).

Impact
Effets atmosphériques de l’accumulation de particules émises par les fusées dans la stratosphère. Miraux (2021), adapté de Ross & Veda (2018)

Les CDS s’ajouteraient à une pression croissante sur la haute atmosphère

Le déploiement d’infrastructures massives comme les CDS annoncés impliquerait un recours à des lancements nombreux et fréquents, parfois drastiquement plus selon leur taille. Selon le PDG de Starcloud, la durée de vie de ces systèmes serait de l’ordre de 5 ans3, impliquant la répétition régulière des opérations de déploiement et, avec elles, des émissions associées.

Dans un contexte où le secteur spatial connaît déjà une croissance rapide, cette multiplication des lancements soulève des inquiétudes sérieuses. Les modèles les plus récents suggèrent en effet que, si les émissions cumulées des lanceurs continuent d’augmenter à ce rythme, elles pourraient ralentir voire retarder la reconstitution de la couche d’ozone rendue possible par le Protocole de Montréal19,20. Une autre étude estime par ailleurs qu’un scénario impliquant des injections de suies 10 fois supérieures aux niveaux actuels entraînerait une élévation de la température stratosphérique d’environ 1,5°C17.

La contribution de projets de CDS à ces problèmes dépendrait fortement du type de carburant adopté par les lanceurs utilisés pour le déploiement, qui pourrait être plus ou moins émetteur de particules et de substances destructrices d’ozone. Cependant, même si des améliorations significatives sont théoriquement possibles, aucun carburant ne permettra d’éliminer totalement ces problèmes, et en pratique, une transition rapide et massive vers des carburants « plus propres » est peu crédible.

Ces effets des lancements sur le climat et l’ozone sont ignorés dans les études classiques de type analyse de cycle de vie, comme celle réalisée par ASCEND, car leur prise en compte nécessite le recours à des simulations climatiques complexes. Ils viennent donc assombrir un bilan déjà peu favorable pour les CDS. Pourtant, le tableau reste incomplet : lors de leur retour dans l’atmosphère, les satellites et étages de fusées pourraient également avoir des effets, largement inconnus à ce jour.

À la retombée, le grand inconnu

Les CDS sont généralement envisagés sur des orbites basses. Comme tous les satellites et étages de lanceurs opérant dans cette région, ils devront être désorbités activement ou naturellement à la fin de leur durée de vie opérationnelle.

Particules métalliques et couche d’ozone

Lors de leur rentrée dans l’atmosphère, ces structures se consument partiellement ou totalement et libèrent des particules métalliques dans la mésosphère (~50-85 km). Ces particules se condensent, s’agrègent avec d’autres aérosols déjà présents et descendent lentement vers la stratosphère, où se situe la couche d’ozone.

Une étude21 publiée en 2023 par la National Oceanic and Atmospheric Administration – institution que Musk et le DOGE ont attaqué parce qu’elle « nuit à la prospérité des Etats-Unis » – a détecté des particules issues de systèmes spatiaux dans 10% des aérosols stratosphériques analysés. Ce résultat indique que les émissions liées aux retours de systèmes spatiaux ne sont déjà plus marginales, et qu’elles affectent le comportement physico-chimique d’une fraction significative des aérosols stratosphériques. Les auteurs restent prudents quant aux conclusions, mais discutent plusieurs effets possibles sur le climat et la couche d’ozone.

Une autre étude22 alerte également sur un effet à retardement, ces particules pouvant potentiellement mettre des décennies à redescendre dans la stratosphère et à contribuer à des processus de destruction d’ozone. Autrement dit, les impacts potentiels pourraient se manifester bien après la phase de déploiement massif, lorsqu’il sera difficile d’éviter le retour et l’ablation des CDS dans l’atmosphère, ou qu’une grande quantité de particules sera déjà en chemin.

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Impact
Le retour des satellites et étages de lanceurs à la fin de leurs missions relâche des particules métalliques dans les hautes couches de l'atmosphère. Crédit : Chelsea Thompson/NOAA.

Des victimes à l’impact ?

Au-delà des impacts sur l’atmosphère, les retours des systèmes spatiaux posent également des risques directs pour la vie humaine. Certains fragments de structures survivent à la rentrée et atteignent le sol, un phénomène généralement maîtrisé pour des satellites ou étages de fusée, mais particulièrement préoccupant pour des infrastructures de grande taille (ou constituées d’un très grand nombre d’objets). Par exemple, une étude récente de la NASA a estimé que la rentrée du télescope spatial Hubble, bien plus petit que certains CDS envisagés, présentait une probabilité moyenne de causer une victime de 1/33023. La multiplication des rentrées incontrôlées pose aussi des problèmes croissants de sécurité aérienne, avec des fermetures d’espaces aériens de plus en plus fréquentes24.

Débris spatiaux : forte vulnérabilité, gros danger

La probabilité de collision d’un objet en orbite dépend directement de sa surface. Les infrastructures géantes envisagées pour certains CDS seraient donc particulièrement vulnérables, ayant une surface exposée au flux de débris sans commune mesure avec celle des satellites conventionnels.

En cas de collision majeure ou de mise hors service (panne, cyberattaque), une telle infrastructure pourrait générer une quantité massive de débris supplémentaires. Limiter ces risques supposerait des dispositifs spécifiques de protection et de mitigation : blindage, capacités de détection et d’alerte avancées, manœuvrabilité suffisante pour réaliser des évitements de collision (systèmes de propulsion embarquée, opérations de ravitaillement). Autant d’éléments coûteux en masse augmentant les besoins en lancements/rentrées et alourdissant donc le bilan environnemental.

Est-ce crédible ? À ce jour, il n’existe pas, à ma connaissance, d’étude sur les débris spatiaux spécifiquement dédiée à ces CDS. En revanche, des travaux existent sur un concept voisin, les stations solaires orbitales. Une étude récente de la NASA souligne que de telles structures ne disposeraient vraisemblablement ni de systèmes d’alerte suffisamment performants, ni de la manœuvrabilité requise pour éviter efficacement les collisions, et identifie la sécurité orbitale comme un verrou majeur25.

Dans un contexte où l’environnement orbital devient de plus en plus risqué, en particulier en orbite basse avec la multiplication des constellations, y ajouter des structures massives et vulnérables serait un pari très risqué.

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Une architecture distribuée reposant sur un grand nombre de satellites plutôt qu’une unique structure géante n’apporterait qu’un gain en manœuvrabilité, alors qu’elle introduirait d’autres contraintes : gestion du vol en formation, multiplication des systèmes de propulsion, absence de mutualisation des équipements, donc augmentation probable de la surface déployée, de la masse totale, et des impacts associés.

Observations astronomiques : une peine de plus

Les satellites et débris en orbite posent déjà des problèmes majeurs pour l’astronomie : traînées lumineuses contaminant les images en astronomie optiques et créant de fausses alertes, perturbation de la radioastronomie due aux communications actives et aux émissions électromagnétiques non-intentionnelles de l’électronique de bord, augmentation de la luminosité diffuse du ciel nocturne, etc.

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Albiréo et trainées lumineuses créées par des satellites Starlink. Crédit : NOIRLab/Rafael Schmall

Plusieurs proportions de structures orbitales massives, parfois conçues spécifiquement pour réfléchir la lumière du soleil, ont déjà suscité de fortes inquiétudes au sein de la communauté astronomique.

En ce qui concerne les CDS, encore une fois, aucune étude dédiée à leur impact sur l’astronomie n’existe à ce jour. Selon le PDG de Starcloud, ces infrastructures placées en orbite héliosynchrone seraient visibles à l’aube et au crépuscule, apparaissant comme des objets s’étendant sur « près du quart de la largeur de la Lune », constituant donc un changement majeur pour le ciel nocturne durant ces périodes3.

Si la majorité des observations sont réalisées en dehors de ces périodes lors de la nuit astronomique, certaines observations critiques reposent précisément sur ces fenêtres. C’est le cas de la détection et du suivi des astéroïdes proches de la Terre, comme le souligne l’astronome Samantha Lawler, interviewée par Scientific American11. Pour la radioastronomie, dont les observations se font de jour comme de nuit, on ignore comment les communications avec le sol et fuites non-intentionnelles de l’électronique de bord pourraient introduire des perturbations.

Enfin, comme évoqué précédemment, le déploiement de structures orbitales de grande taille pourrait aggraver le problème des débris spatiaux. La fragmentation accidentelle ou la dégradation progressive de telles infrastructures augmenterait le nombre d’objets non contrôlés et potentiellement réfléchissants en orbite, contribuant à long terme à une hausse de la luminosité diffuse du ciel nocturne déjà problématique26,27.

L'innovation peut-elle sauver le bilan ?

Dispose-t-on de solutions crédibles permettant d’éliminer, ou au moins de réduire drastiquement les problèmes évoqués, permettant de faire des CDS une solution véritablement plus durable que les CDT ?

À ce stade, les perspectives apparaissent très limitées.

Pour les impacts au sol, pas de rupture majeure en vue
Pour que les CDS deviennent réellement plus performants que les CDT sur ce périmètre, l’étude ASCEND montre qu’il faudrait réduire ces impacts d’environ un ordre de grandeur. Un tel gain supposerait des ruptures technologiques majeures sur plusieurs étapes du cycle de vie, qui ne sont à ce jour ni identifiées ni engagées.

Des pistes existent, notamment pour un poste d’émission important : la production des carburants (hydrogène bas carbone, biométhane, etc). Mais l’industrie spatiale n’évolue pas en vase clos. Si les procédés industriels et l’électricité utilisés pour fabriquer les lanceurs et leurs carburants se décarbonent, on ne voit pas pourquoi ceux alimentant les CDT ne suivraient pas la même trajectoire. Autrement dit, ces évolutions pourraient améliorer le bilan absolu des CDS, mais elles n’amélioreraient pas nécessairement leur position relative par rapport aux CDT.
Réutilisation des lanceurs : un bilan environnemental très mitigé
La réutilisation des étages des fusées, dont le caractère plus écologique est systématiquement présenté comme une évidence relevant du bon sens, a en réalité un bilan très mitigé.

Si la réutilisation évite de répéter les impacts liés à la fabrication de nouveaux étages, elle introduit des contraintes opérationnelles supplémentaires (récupération, remise en état) et impose des modifications structurelles (pieds d’atterrissage, ailettes, systèmes de contrôle), augmentant la masse à vide du lanceur. De plus, une partie du carburant et du comburant doit être réservée à la récupération, ce qui réduit la quantité disponible pour mettre des charges utiles en orbite. En conséquence, la capacité de charge utile du lanceur réutilisable est réduite par rapport à son homologue « consommable ». Pour un service donné (ex : déployer un CDS), cela implique donc davantage de lancements.

Les analyses de cycle de vie disponibles comparant les lanceurs réutilisables aux consommables concluent à un effet globalement neutre sur le climat et un bénéfice sur la consommation de ressources pour les phases avant lancement, et à des émissions supplémentaires lors des lancements mais réduites lors des rentrées28,29.

Une transition vers des carburants moins émissifs ralentie par les verrouillages technologiques
Concernant les carburants de lanceurs, les plus problématiques sont bien identifiés : le kérosène, fort émetteur de suies, et la propulsion solide, source d’alumine. Des alternatives plus propres existent sur le papier, comme l’hydrogène liquide, qui n’émet pas de particules, mais de la vapeur d’eau et des oxydes d’azote ayant un impact moindre mais non-nul. Une seconde alternative, le méthane (utilisé notamment par la méga-fusée Starship de SpaceX), est supposé émettre moins de suies que le kérosène, mais aucune étude ne l’a évalué.

Dans tous les cas, leur déploiement se heurte à une réalité structurelle : les lanceurs ont des cycles de développement et d’exploitation très longs, de plusieurs décennies. Changer d’ergol implique de développer de nouveaux systèmes complets, avec des investissements massifs, créant un verrouillage technologique. Aujourd’hui, non seulement les carburants les plus émetteurs dominent encore le mix global, mais de nombreux lanceurs en développement reposent sur le kérosène, notamment en Chine. Une part significative des impacts futurs est donc déjà engagée, dans une temporalité incompatible avec les objectifs climatiques28.

Impact
Les couples carburant/comburant ("ergols") les plus problématiques sont clairement identifiés : ce sont les forts émetteurs de particules.
Impact
La masse d'ergols brûlés par l'industrie des lanceurs croît très rapidement, avec un mix largement dominé par des forts émetteurs de particules.
Impact
A cause de leur longue durée de vie, les impacts atmosphériques des lanceurs sont déjà largement engagés à moyen terme.
Débris et astronomie : des solutions coûteuses et non prouvées

Sur la question des débris spatiaux, une piste majeure évoquée repose sur le recours massif aux services de désorbitation actif de débris. Or, ces technologies sont encore très loin d’une réalité opérationnelle, encore moins à grande échelle : la première mission au monde, financée à 86 millions de dollars par l’Agence Spatiale Européenne, était prévue initialement en 2025 et a été reportée en 202930. Si fonctionnelles, elles pèseraient lourdement sur la rentabilité économique des CDS.

Concernant la pollution lumineuse, certaines solutions ont été développées par SpaceX pour réduire la luminosité apparente des satellites Starlink. Ces mesures ont eu des impacts significatifs sur les performances des satellites, notamment sur l’efficacité des panneaux solaires et la gestion thermique31, deux points critiques pour un CDS. De plus, les résultats restent mitigés : Starlink ne respecte pas les seuils de visibilité recommandés par l’Union internationale d’astronomie32,33,34. Il n’existe par ailleurs aucune garantie que ces solutions, déjà imparfaites pour des satellites de taille modérée, soient applicables à des infrastructures orbitales géantes comme certains CDS proposés.

Complexité systémique et effets secondaires néfastes

Enfin, un point crucial est le caractère systémique du problème. La plupart des stratégies d’atténuation ciblant un impact spécifique tendent à en aggraver d’autres (climat, ozone, débris, astronomie), mais ces effets croisés sont encore très mal compris et étudiés de manière cloisonnée28.

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Impact
Illustration de la complexité systémique des enjeux de durabilité des activités spatiales, cartographiées et analysées dans l'étude Earth-Space Sustainability Dynamics.

Dans un contexte accélérationniste, pas de substitution mais un empilement capacitaire

Même en supposant que les CDS soient effectivement plus vertueux sur le plan environnemental que les CDT – hypothèse que les éléments présentés dans cet article réfutent dans une large mesure – il est essentiel de ne pas confondre amélioration de l’efficacité environnementale et réduction absolue des impacts. Un éventuel bénéfice climatique des CDS ne peut exister que dans un scénario de stricte substitution aux CDT, et non dans une logique d’empilement ou d’expansion globale des capacités.

Or, les annonces et discours des géants de la tech s’inscrivent très clairement dans une dynamique inverse, marquée par une idéologie accélérationniste. Celle-ci postule que le développement de l’IA doit être accéléré, émancipé de toutes contraintes (éthiques, légales, environnementales, …), pour conduire au plus vite à une transformation radicale de la société et la résolution des grands problèmes de l’humanité. Cette vision s’inscrit dans une conception plus large du progrès technologique comme salut, détournant l’attention des dommages bien réels (environnementaux, mais aussi sociaux) qu’il cause ici et maintenant en se reposant sur des scénarios lointains et abstraits présentant des futurs utopiques35.

Dans ce cadre, les impacts décrits tout au long de cet article sont considérés comme sans importance, au motif que l’IA finirait par tout résoudre. Sam Altman, PDG d’OpenAI, affirme ainsi que l’accélération des capacités de l’IA ouvrirait un « Intelligence Age » caractérisé par une prospérité inimaginable et des « triomphes stupéfiants », allant jusqu’à « résoudre le changement climatique » (« fix climate change »)36,37. Dans cette logique, il ne s’agit nullement de remplacer des CDT par une alternative supposément plus vertueuse. Il s’agit de déployer toutes les options simultanément, terrestres et spatiales, que les CDS soient plus durables que les CDT ou non.

Il convient toutefois de distinguer ces dynamiques des projets européens, qui ne se s’inscrivent généralement pas dans la même logique. ASCEND n’est pas Starcloud ni Suncatcher, tout comme IRIS2 n’est pas Starlink ni Amazon Leo. Comme pour IRIS2, l’intention peut être de développer ces technologies pour des raisons économiques et stratégiques – la pertinence des CDS en ce sens restant encore largement à démontrer – et conduire à des arbitrages sur le plan environnemental. Mais ces compromis doivent alors être assumés, explicités et débattus en tant que tels, plutôt que d’être présentés comme des avancées écologiques alors que l’ensemble des données disponibles pointent dans la direction opposée.

Conclusion

Les CDS sont présentés comme la prochaine étape inévitable du développement de l’IA, permettant de s’affranchir des contraintes sociales et physiques terrestres malgré des challenges techniques immenses, et de réduire drastiquement les impacts environnementaux, malgré l’absence totale de preuve.

Les éléments scientifiques disponibles montrent au contraire qu’ils augmentent probablement significativement les émissions de GES par rapport aux CDT, tout en introduisant de nouveaux risques majeurs pour la haute atmosphère, l’orbite terrestre et le ciel nocturne. Rien n’indique que ces problèmes pourraient être résolus à court ou moyen terme.


Références

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