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Tourisme spatial et justice climatique

Estimations et mise en perspective d'empreintes carbone par passager de vols typiques de tourisme spatial.

Tourisme spatial et justice climatique

Dans leur dernier rapport, le GIEC a souligné l’importance de la justice climatique et des inégalités, appelant les plus riches à devenir des « modèles de modes de vie bas carbone ».

Les individus fortunés contribuent de manière disproportionnée à l’augmentation des émissions et présentent un fort potentiel de réduction de ces émissions tout en maintenant des conditions de vie décentes et un bien-être élevé (degré de confiance élevé).

Les individus ayant un statut socio-économique élevé sont capables de réduire leurs émissions de GES en devenant des modèles de modes de vie bas carbone, en investissant dans des entreprises bas carbone et en plaidant pour des politiques climatiques rigoureuses.

Rapport d’atténuation du GIEC AR6, Chap 5 p.4

Pendant ce temps, dans le secteur spatial, des milliardaires font du tourisme spatial une réalité. Les premiers vols commerciaux ont eu lieu l’année dernière, tant suborbitaux (Blue Origin de J. Bezos et Virgin Galactic de R. Branson) qu’orbitaux (SpaceX d’E. Musk). Blue Origin a effectué son 6ème vol touristique le mois dernier. Virgin Galactic ne prévoit de voler à nouveau qu’en 2023, mais indique avoir vendu plus de 700 sièges, annonce prévoir 400 vols par an et espère démocratiser l’espace « pour toute l’humanité ». SpaceX a effectué deux vols touristiques (1 en orbite, 1 vers l’ISS) et prévoit de poursuivre ces activités en plus d’un vol touristique autour de la Lune prévu l’année prochaine.

Mes dernières recherches montrent que ces vols se caractérisent par une combinaison inégalée d’inaccessibilité économique et d’empreintes environnementales élevées par passager, ce qui les rend particulièrement critiques en termes d’inégalités climatiques et environnementales1.

Les empreintes ont été obtenues en comptabilisant la production des systèmes de lancement + la production du carburant/comburant et leur combustion pendant le lancement. Cependant, les impacts des émissions de lancement ont été fortement simplifiés et ne tiennent pas compte des effets à haute altitude, tels que l’accumulation de particules comme les suies dans la stratosphère, qui peuvent considérablement aggraver les résultats, comme je l’ai analysé dans un précédent article. Il s’agit donc uniquement de limites inférieures :

  • Vol suborbital : >30t CO2eq par passager
  • Orbite terrestre : >660
  • Autour de la Lune : >1500
  • Européen moyen sur 1 an : 9,2 (moyenne mondiale : 4,5)

Nous sommes loin de ces « modèles de modes de vie bas carbone »…

Mais les impacts environnementaux du tourisme spatial ne concernent pas seulement le changement climatique. L’appauvrissement de la couche d’ozone, évalué à l’aide d’une approche par estimation des meilleures données disponibles, pourrait être très important. L’acidification de l’air présente également des niveaux d’impact préoccupants, provenant de la production du carburant et du comburant.

Cependant, au-delà de l’aspect justice environnementale/inégalités, on pourrait penser que cela ne cause pas de dommages environnementaux significatifs à l’échelle mondiale parce que cette industrie est très petite.

Au contraire, une étude récente2 s’est concentrée sur les impacts des émissions de lancement en tenant compte des effets à haute altitude, et a révélé que l’appauvrissement de l’ozone causé par une décennie d’émissions des vols de tourisme spatial annoncés compromettrait le rétablissement de la couche d’ozone réalisé au-dessus de l’Arctique grâce au Protocole de Montréal. De plus, les émissions de suies créeraient un forçage radiatif équivalent à environ 1/10ème de l’aviation mondiale « après seulement 3 ans de lancements réguliers de tourisme spatial ».

Ainsi, en plus d’être réservé aux 0,0025 %, voire 0,0001 % les plus riches du monde, le tourisme spatial est l’activité existante la plus destructrice pour l’environnement qu’ils puissent choisir, plus que les yachts ou les jets privés. Il est urgent de le réglementer.



Une discussion plus approfondie sur ce sujet est désormais disponible ici


Références

1. Miraux, L., Wilson, A. R., & Calabuig, G. J. D. (2022). Environmental sustainability of future proposed space activities. Acta Astronautica.

2. Ryan, R. G., Marais, E. A., Balhatchet, C. J., & Eastham, S. D. (2022). Impact of Rocket Launch and Space Debris Air Pollutant Emissions on Stratospheric Ozone and Global Climate. Earth’s Future.